Des électeurs de Trump et des armes, des situations qui dérapent, échappent aux protagonistes et font la une du journal local, trois histoires de famille et de voisins, une montée en puissance exceptionnelle à mesure que la tension grimpe : voilà les ingrédients de cet opus final, qui frappe par la finesse des profils dessinés et l’art de la nuance.
Palpitant, haletant et d’une remarquable maîtrise, "American Spirits" explore les hostilités souterraines qui minent les communautés rurales américaines, ainsi que les dérives de la politique nationale. En nous entraînant dans le Nord de l’État de New York, au cœur du bourg de Sam Dent, Russell Banks signe une œuvre magistrale, qui s’inscrit avec éclat au panthéon de la grande littérature américaine.
Anvers, années 70. Le jeune Bennie Goodman sait que son père Moshé aimerait mieux le voir à la synagogue qu’à fureter dans les ruelles du quartier des diamantaires. Mais c’est plus fort que lui : la prière l’ennuie, le diamant le fascine. Après tout, c’est dans ce secteur que son grand-père Yéhuda a fait fortune, et quoique le patriarche ait coupé les ponts avec son fils et son petit-fils, ce dernier ne peut réprimer sa fascination. Des ateliers de taille aux vastes salles de négoce de la Bourse, Bennie ne renoncera devant rien pour se faire sa place et un nom. Son ascension, pourtant, n’est pas vue d’un bon œil par les puissants de la ville – pour qui se prend-il, ce gamin sans pedigree, qui vient leur voler ce qui leur revient de droit ? Michaël Dichter signe un ambitieux roman d’apprentissage au cœur de la communauté des diamantaires porté par un jeune héros écartelé entre un père de tradition juive orthodoxe et sa passion pour le négoce et une autre version de lui même.
C'est l'une des belles surprises de cette rentrée hivernale. Loufoque, drôle, avec des passages tout simplement hilarants, "Princesse" est une satire sociale désopilante et acerbe. Une critique sur la montée des nationalismes.
"Princesse" commence comme un conte moderne. Barbara Lis, cadre RH d'origine polonaise, revient d'une mission délicate quand elle fait deux rencontres bouleversantes : un lapin nommé Princesse, reçu en cadeau d'anniversaire, et Pawel, plombier polonais. Tout s'enchaîne très vite. Par amour, Barbara, célibataire effacée adepte de rencontres éphémères, prend le chemin de la Pologne avec ses nouveaux compagnons. La Parisienne rejoint le village natal de son amoureux, et s'installe dans leur nouvelle maison. À Lysina, on s'occupe de ses voisins. Trop. Ainsi l'étrangère est épiée par tous. Chacun scrute le ventre de Barbara : quand va-t-elle tomber enceinte ? Seul le lapin grossit.
Saisissant l'air du temps, l'autrice s'attaque avec humour et férocité à la résurgence des conservatismes, religieux et politique. Elle dit un monde en décomposition et la réapparition d'atavismes que l'on croyait disparus. Les droits sont remis en cause partout. En Pologne, et bientôt en France ? Princesse, roman indispensable de cette rentrée littéraire hivernale.
Dans ce premier roman on assiste à la rencontre forcée de trois personnages : Isaac, l'homme, Bo, l'enfant et Alma, la femme. C'est trois solitudes se croisent dans leur petite ville sans nom jusqu'à ce qu'un ouragan déchaîne pluies torrentielles et vents violents, ravageant tout sur son passage.
Par la force des choses et pour survivre ils vont être amenés à faire route ensemble. De refuges, en exode, on assiste alors à la naissance de liens indéfectibles, de racines qui poussent et s'entremêlent à nouveau, de paroles qui se libèrent. Trois destins écorchés vifs qui vont faire corps, qui vont faire fratrie, qui vont faire famille. Avec beaucoup d'humanité et une grande subtilité, Eléa Marini nous fait vivre la rencontre de ces existences à travers une langue particulière, charnelle et poétique. Elle nous raconte le deuil, la mémoire, l'exil mais aussi la reconstruction et l'espoir. Des personnages forts, une histoire puissante et un style impressionnant : un vrai grand plaisir de lecture.
Istvan est un taiseux, un homme de peu de mots qui répond le plus souvent par "ok" signifiant quelque soit la question que cela lui est égal ou de peu d'importance. Cette neutralité le rend au début du récit très agaçant car insaisissable. Quel est cet homme, ce jeune homme ? Au tout début du roman, il a 15 ans, il vit avec sa mère à Budapest dans la Hongrie post-communiste des années 90. Une voisine qui a l'âge de sa mère l'initie à la sexualité, il se laisse guider, il se laisse faire et peut-être un peu trop. Rien ne semble l'affecter, il paraît si éloigné des émotions, que tout peut lui arriver sans que cela n'altère sa façon d'être : la mort d'un voisin, ses années d'incarcérations, son départ pour le front en Irak en 2003 ou le traumatisme de la mort d'un ami, sa vie d'adulte en Grande Bretagne où il passera vingt ans, se mariera, sera père, deviendra un homme fortuné qui perdra tout, avant de revenir en Hongrie, dans l'appartement que sa mère avait gardé. Istvan fait bien évidemment penser au Meursault de Camus, ils partagent l'un et l'autre cette passivité, ce mutisme et constitue une enigme pour le lecteur parce que le personnage ne s'explique pas, c'est au lecteur d'interpréter. Le laconisme, l'opacité, la sécheresse hypnotisante des phrases courtes et répétitives que débitent Istvan le réduisent essentiellement à un être physique. Un roman du corps et de la masculinité qui pourrait laisser le lecteur en dehors mais c'est tout l'inverse qui se produit car on éprouve, à l'épreuve de cette aridité, une empathie certaine pour ce personnage et sa trajectoire. Un récit dérangeant et surprenant. Booker Prize 2025.
Une résistante, une jeune femme de 17 ans sait qu'elle va se faire arrêter. Elle le sait parce qu'elle a désobéi aux consignes de sécurité, parce qu'au lieu de fuir et de se réfugier elle l'attend.Elle attend son chef de réseau, nom de code "Blanche"', elle attend alors qu'elle ne devrait pas, elle l'attend parce qu'elle est amoureuse même si lui ne le sait pas. Alors pour conjurer le sort, Claire va écrire le roman de la vie qu'ils auraient pu avoir. Comme une déclaration d'amour sous forme d'une longue lettre qui retrace une entière inventée, rêvée, magnifiée.
L'écriture de Timothée de Fombelle est poétique, subtile et tout en délicatesse.
L'écrivain cubain raconte la ville qui est au coeur de son oeuvre, La Havane. Une grande histoire d'amour entre un écrivain et sa ville. Il évoque cette histoire intime et globale à la fois, et les liens tumultueux qu'il entretient avec la mégapole. Un récit en forme d'autobiographie géographique émaillée de recueils d'articles de presse et d' extraits de ses romans où pointent le désarroi et la nostalgie face à la précarisation de la cité et de ses habitants.
Riche, playboy, volage et père absent, le patriarche Philip Brooke est mort et sa famille est réunie pour son enterrement.
S'il n'est pas vraiment regretté ni par sa femme Grace, ni par ses trois enfants Frannie, Milo et Isa, il laisse une immense fortune et un vaste domaine.
Se pose alors la question de l'héritage, de nos héritages : à la fois financier, mobilier mais aussi historique, transgénérationnel et futuriste : quel avenir veut-on léguer aux générations à venir ?
A la fois haletant et palpitant, ce roman choral explore avec finesse chaque personnage, les liens et les secrets qui les unissent.
Anna Hope traite ainsi avec profondeur, délicatesse et intelligence les thèmes qui lui sont chers, la nature, la transmission et le pardon quand on peut exposer le passé au grand jour pour assainir l'avenir. Et faire de cette terre financée par le commerce des esclaves une terre de biodiversité en rendant à la nature ce qui lui appartient. Un roman riche, habilement construit jusqu'au coup de théâtre final.
Marie-Hélène Lafon continue à donner forme et vie à un monde qui s'efface, celui des petites exploitations agricoles de moyenne montagne. Une voix unique dans le panorama littéraire qui parle avec justesse et tendresse de ceux qui habitent ces territoires, qui sont contraints par leur appartenance géographique, leur métier, la transmission familiale à demeurer en des lieux qui parfois deviennent le théâtre de drames. Marie-Hélène Lafon a depuis longtemps trouvé le ton, les mots pour donner voix à celles et ceux qui sont restés et nous aimons qu'elle nous parle d'eux avec autant d'intensité à chacun de ses livres.
Gilles est le fils, celui qui devra tenir la ferme. Claire, la soeur qui n'est pas concernée par cette décision, prend la tangente au fil des années grâce aux études. La ferme est isolée, c'est le royaume du père qui donne libre cours à sa violence. "Hors champ" traverse cinquante années. Dix tableaux, dix morceaux de temps, détachés, choisis ; le lecteur y pénètre tantôt avec elle, Claire, tantôt avec lui, Gilles. L'auteure fait alterner ces points de vue, toujours à la troisième personne, en flux de conscience.
Spectatrice vigilante de notre présent, Delphine de Vignan s'attache à observer ce que l'époque fait de nous, de notre intimité et de nos vulnérabilités. Thomas un quinquagénaire un peu paumé, Romane une jeune femme de 28 ans, ils se croisent dans un bar sans se rencontrer, elle dépose intentionnellement ou pas ( la question restera ouverte tout au long du récit) son téléphone entre les mains de Thomas, le laissant libre de naviguer à sa guise sur ses traces numériques. Ce roman interroge notre époque, nos choix de vie, de relations et soulève la question des traces que nous laissons de nous même à l'ère du numérique quand notre téléphone portable est devenu notre plus fidèle confident. C'est au fil de ses navigations que Thomas va découvrir entre journal intime, enregistrements audio, correspondances et goûts pour certains sites et podcast qui est Romane. Mais pourquoi l'a t'elle choisi pour porter ou conserver sa mémoire alors qu'elle a décidé de se soustraire aux réseaux et à une partie non négligeable de notre monde ?
Livre phénomène de la rentrée étrangère de janvier 2026, "L'anniversaire" a été couronné par les plus prestigieux prix littéraires italiens, Prix Strega et Strega Giovani, équivalents au Goncourt et Goncourt des lycéens. Ce qui domine dans ce récit âpre qui tente de disséquer les ressorts du despotisme paternel c'est la précision extrême dans le choix des mots qui semblent scrutés et soupesés avant d'être déposés sur le papier. Comme si la menace perdurait ou comme si la précision était l'arme principale pour atteindre la vérité de ce qui fut vécu au sein de cette famille. Le récit nous cueille 10 ans après la rupture et c'est de cet anniversaire dont il s'agit. A quarante ans, le fils n'est plus retourné rendre visite à ses parents, il a changé de numéro de téléphone et a quitté définitivement sa famille. Le livre raconte les dix années qui séparent la séparation de l'anniversaire, ces années passés à réfléchir sur les ressorts de cette emprise, cette tyrannie mortifaire qui a anéanti ce noyau familial. Un récit bouleversant et d'une dimension universelle qui interroge l'opacité de l'humain.