Cercle de lectrices et lecteurs confinés

 

Nous ouvrons notre rubrique "Club de lecture", habituellement alimentée par les chroniques du club de la librairie, à toutes celles et à tous ceux qui souhaitent parler de leurs lectures, écrire sur un roman, un essai... et qui voudraient partager leur enthousiasme avec d'autres.

 

jesuisleportraitdedoramaar "Je suis le carnet de Dora Maar" de Brigitte Benkemoun éd Stock. Dresser le portrait d’une artiste à partir de la place qu’occupent ses amis dans sa vie : telle est l’idée de départ de Brigitte Benkemoun, auteure du livre Je suis le carnet de Dora Maar, publié chez Stock. Un jour, elle récupère par hasard le répertoire de Dora Maar daté de 1951 et se lance dans une enquête qui va durer deux ans. Dans ce carnet figurent les noms des plus grands artistes du XXème siècle, photographes, peintres ou poètes. Parmi eux : Aragon, Brassaï, Cocteau, Eluard, Giacometti. Et bien sûr Picasso, avec lequel elle entretient une relation de 1936 à 1943 et qui la peint « en femme qui pleure ». Franchement, elle a des raisons de pleurer. Aujourd’hui, on qualifierait de « pervers narcissique » le comportement de Picasso à son égard. Chaque nom décrypté donne lieu à un portrait croisé et permet de mieux appréhender cette période si riche sur le plan artistique. Brigitte Benkemoun en profite aussi pour décrire la façon dont chacun traverse la 2ème guerre mondiale. Eluard, par exemple entre dans la résistance tandis que Cocteau « se laisse aller à quelques envolées délirantes à la gloire d’Hitler ». Dora Maar fait partie de ceux qui « se contentent de vivre, à la fois sans compromission et sans rien faire ». Photographe professionnelle, puis peintre, très belle, borderline, devenue mystique après sa rupture avec Picasso, Dora Maar est un personnage pas toujours très sympathique, mais fascinant. Le Livre de Brigitte Benkemoun, lui, est passionnant de bout en bout. MD

scenariodanfranck"Scénario" Dan Franck éd GrassetComment écrire le scénario d’une série télévisée ? Choisir une histoire à raconter ? Planter un décor ? Déterminer les personnages récurrents ? Les lieux où ils vivent, leurs caractères, leurs noms … C’est à un voyage au sein du processus d’écriture que nous invite Dan Franck dans son livre publié chez Gallimard, intitulé tout simplement « Scénario ». Et franchement, pour ceux qui aiment écrire, c’est un régal. Pour le prix d’un seul livre, ce sont deux histoires qui sont ici racontées, celle qui se crée peu à peu sous nos yeux et celle que vit l’écrivain scénariste pour lui donner forme. L’auteur s’efforce de rendre crédibles tous les détails, peaufine les dialogues et vit littéralement avec ses personnages pendant 7 mois. Puis vient le temps du réalisateur et de la dépossession. Et c’est toute la différence entre un écrivain qui est un artiste libre et un scénariste, qui est un artisan travaillant pour d’autres. Dans une série ou un film, l’artiste, ce n’est pas le scénariste, mais le réalisateur. Martine D.

leservicescompetents"Les services compétents" Iegor Gran - éd POL. Sélectionné sur le site de la librairie, Les services compétents d’Iegor Gran, publié chez Pol, est un livre plein d’humour qui fera voyager le lecteur confiné dans l’espace et dans le temps. Il s’agit en effet d’un récit qui se déroule dans l’ex-URSS, pays où l’auteur, français, a vu le jour il y a 55 ans. Dans les années 60, Nikita Khrouchtchev dirige le pays après la mort de Staline. C’est le « dégel », mais les services compétents, c’est à dire le KGB, contrôlent toujours étroitement la population. Leur mission : agir comme le « système immunitaire de la patrie » pour « éliminer les virus », n’importe quel citoyen parfaitement sain pouvant devenir « pathogène ». A travers la traque d’Abram Tertz, pseudonyme de l’écrivain dissident Andrei Siniavski qui est en réalité son père, Igor Gran dépeint un monde ubuesque. On y rencontre un lieutenant zélé, une flopée d’indics plus ou moins fiables, des jeunes avides de Pepsi cola et de jazz et des intellectuels souvent résignés. On assiste aux funérailles de Boris Pasternak, auteur du Docteur Jivago, livre interdit ces années-là. On (re)découvre les appartements communautaires, le marché noir, les queues devant les magasins « en déficit chronique » et surtout le fonctionnement des services pas toujours très compétents. Le ton est léger, les situations cocasses, mais la réalité plus tragique. Arrêté en septembre 1965, Andreï Siniavski est condamné à 7 ans de camp pour avoir publié des ouvrages  à caractère « antisoviétique ». Il est libéré en 1971 après 5 ans et 9 mois d’emprisonnement et invité à quitter le pays. Lorsqu’il se réfugie en France avec sa famille, son fils Igor Gran a 10 ans. Martine D. 

undeuxtrois"Un deux trois" Dror Mishani - éd Gallimard Série noire. Dror Mishani est un écrivain israélien connu pour avoir publié plusieurs polars avec un héros récurrent, l’inspecteur de police Avraham Avraham. Son dernier livre, paru dans la collection série noire de Gallimard, n’a plus rien à voir avec cette série qui l’a fait connaître. Dans « Une, deux, trois, », il ne s’agit plus pour lui de décrire les enquêtes d’un homme, mais de dresser le portrait de trois femmes, Orna, Emilia et Ella, dans la société israélienne d’aujourd’hui. Très attachée à son fils de 9 ans, décrit comme différent, Orna souffre de son divorce et cherche sur les réseaux sociaux à rompre sa solitude. Emilia, la deuxième est étrangère. Elle a été recrutée en Lettonie par une agence spécialisée et travaille en Israël comme auxiliaire de vie auprès de personnes âgées. Très isolée, elle cherche à donner un sens à sa vie auprès d’un prêtre polonais et accepte quelques heures de travail supplémentaire chez le fils de son ancien employeur. Ella, enfin, prépare une thèse et travaille tous les matins dans un café où elle fait la connaissance d’un homme qui la drague alors qu’elle est mariée avec 3 enfants. C’est dans cette troisième histoire, au dénouement inattendu, qu’on découvre ce qui relie ces trois femmes. Dror Mishani a du être lui aussi une femme dans une autre vie tant il décrit ces personnages avec justesse et empathie. Son nouveau polar se lit d’une traite et fait voyager. Pas si mal dans cette période de confinement. Martine D.

 jardindete "Jardin d'été" Hélène Veyssier - éd Arléa. En Provence, un soir de fête dans une villa,  Anne s'enfuit  avec un homme,abandonnant son mari et son fils de 5 ans, Jean. C'est brutal, violent, choquant pour tous ceux qui y sont mêlés. Jean est le narrateur principal, mais ce roman est un  roman choral,   d'autres voix interviennent. Elles  témoignent, à tour de rôle, dans des chapitres courts et  petit à petit l'histoire se dessine. Pas de jugement moral, juste le manque. Juliette C.

 lesapresmididhiver"Mes après-midi d’hiver"  Anna Zerbib - éd Gallimard.  Dans ce premier roman, Anna Zerbib raconte les après-midi d’hiver qui abritent son secret, son amoureux canadien Noah qu’elle cache à Samuel le compagnon français qui l’a suivie à Montréal. Ses pérégrinations erratiques au cœur de l’hiver montréalais la mènent de l’un à l’autre, du Plateau à Outremont, du Marché Jean Talon au Mont Royal, de la rue Saint-Denis au Saint Laurent. Ses descriptions de l’ambiance hivernale : la neige, le gel, le blizzard, les trottoirs glissants, la patinoire, les averses de pluie verglaçante «Les arbres en gelant, paraissaient sculptés en verre, la ville était fragile, près de se briser. » Son récit est émaillé d’expressions et de coutumes québécoises : la tuque, l’eau régulière au restaurant, les bottes d’hiver, les énormes manteaux qui prennent une place entière à la table du café. Mais Montréal, l’hiver canadien, Noah vont-ils l’aider à faire le deuil enfoui de sa mère, longtemps malade et récemment décédée, née dans le Nord, morte dans le Sud dont elle retrouve l’image au travers de ses déménagements successifs et de sa vie entre ses deux amoureux «Mon deuil était déjà une double vie, je voyais quelqu’un en secret . Un très beau texte sensible et vibrant d’émotion, à l’écriture rapide parfois heurtée, en plans-séquences, à coup sûr une auteure à suivre. Catherine G.

 laseptiemecroix "La Septième Croix" Anna Seghers - éd Métailié. Allemagne, 1930. Sept prisonniers du camp de Westhofen en Rhénanie où sont détenus les opposants au régime nazi, se sont évadés. Six d’entre eux seront rapidement repris, seul Georg Heisler reste introuvable. Le roman est le récit choral de sa cavale d’une semaine, traqué par la Gestapo, à travers les villes (Hoechst et Mayence), le long du Main et dans la campagne rhénane que l’auteure décrit magnifiquement en quelques pages d’une poésie saisissante. L’auteure décrit ainsi la cathédrale de Mayence où Georg trouve un soir refuge « La pénombre était si profonde que les couleurs des vitraux s’estompèrent. Elle était parvenue au stade où les murs s’écartent, les voûtes s’élèvent, les piliers s’alignent à perte de vue… ». Mais ce roman raconte surtout le sentiment d’étouffement généré par le régime du IIIème Reich où chacun surveille chacun, craint son voisin, son frère, son fils. Anna Seghers explore les conditions d’une vie digne en situation extrême, opposant la lâcheté aux attitudes héroïques, aux gestes salvateurs, hardis, désintéressés. Dans ce roman dense rédigé en France entre 1937 et 1939 où elle était exilée depuis 1930 pour ses opinions politiques, Anna Seghers nous livre non seulement un document essentiel sur le quotidien du peuple allemand à l’époque nazie et sur l’inexorable emprise du régime sur tous les citoyens ; mais aussi une analyse implacable des relations humaines sous les régimes totalitaires. A lire absolument. Catherine G. 

 

Prochainement

lamourdeslivrespoche2020

Laissez-vous guider.

Lire la suite...

Connexion