La Nouvelle
Mai, mois de la nouvelle en France ?
On pourrait le penser à la vue des parutions récentes, notamment d'auteurs peu rompus au genre : nous pensons tout particulièrement à Jean-Christophe Rufin, avec ses « 7 histoires qui reviennent de loin », et à Jean-Bertrand Pontalis, auteur d' « Un jour, le crime ». Ces deux auteurs renommés sont accompagnés en ce printemps de pointures tels que Laurent Gaudé « Les oliviers du Négus », Hubert Mingarelli « La lettre de Buenos Aires », du Goncourt 2011 de la nouvelle, Bernard Comment « Tout passe », du nobélisé Isaac Bashevis Singer « Les aventures d'un idéaliste, et autres nouvelles inédites », de Ferdinand Von Schirach « Crimes », d'Arthur Miller « Présence », d'Isabelle Lortholary « Des femmes de l'autre côté ». Ces sorties laissent penser que les éditeurs français veulent instaurer en Mai, mois où l'actualité littéraire est plutôt calme, une fenêtre de tirs pour un genre qui, s'il n'est pas délaissé par les lecteurs et les auteurs français, a tout de même perdu un peu de son aura par rapport au roman, et par rapport à l'engouement qu'il suscitait au 19ème siècle, puisqu'on connaît la renommée dont jouirent, dans ce domaine, les oeuvres de Balzac, Maupassant, Barbey d'Aurevilly ou Villiers de L'Isle-Adam (et celles de Poe, Conan Doyle, Tchekov, pour ce qui concerne les auteurs non francophones).
Peut-être pourrons-nous alors profiter de davantage de traductions de nouvelles étrangères en français, chose souhaitable quand on découvre des recueils du niveau de ceux de Jay McInerney « Moi tout craché » et de Wells Tower « Tout piller, tout brûler », parus ces derniers mois ; ou bien verrons-nous peut-être éclore de nouveaux talents hexagonaux et francophones dans ce genre, grâce à la visibilité dont ils pourraient désormais jouir.
Fleurissent en cette saison une série de courts récits qui pourraient s'apparenter à des nouvelles.
Parmi cette moisson, nous avons particulièrement aimé « L'autre fille » de Annie Ernaux paru chez Nil. Raconté à la première personne, ce récit relate avec beaucoup d'émotion le questionnement de l'auteur sur sa place dans sa famille.
« Les trois lumières » de Claire Keegan publié aux éditions Sabine Wespieser se situe en Irlande dans le milieu rural. Une enfant d'une dizaine d'années passe un été chez un oncle et une tante qu'elle ne connaît pas. Ses parents qui ploient sous le travail, les charges financières, les naissances multiples l'ont confiée à ce couple qui durant cet été radieux vont l'éduquer, lui apporter une forme de confort et d'assurance morale qui compteront pour beaucoup dans sa vie future. Un roman d'une délicatesse extrême.
Kamel Daoud donne dans « Le minautore 504 » publié également aux éditions Sabine Wespieser, quatre textes qui claquent comme un uppercut. Personnages perdus dans un labyrinthe, abandonnés et obsédés par une ville Alger et un pays l'Algérie. Livre percutant et inspiré qui ne mâche pas ses mots, à découvrir absolument.
Erri de Luca avec « Le poids du papillon » aux éditions Gallimard raconte le récit d'un duel entre l'homme et l'animal et nous parle de la montagne, de la solitude et du désir. Un conte indifférent à tous les modes littéraires.
Citons également « Ce que j'appelle oubli » de Laurent Mauvignier aux éditions de Minuit, « Le journal d'un parfumeur » de Jean-Claude Ellena, « Un lac immense et blanc » de Michèle Lesbre, également chez l’éditrice Sabine Wespieser.
Autres curiosités
« La Révolte des Masses » José Ortega Y Gasset - éd Belles Lettres
Réédition en français du livre d’un philosophe espagnol édité pour la première fois en 1930, la révolte des masses est, au même titre que la culture du narcissisme d’un Lasch, ou le déclin de l’occident de Spengler, un de ces livres du 20ème siècle ayant le mieux analysé l’état d’esprit des sociétés occidentales déclinantes. L’ « homme-masse », selon Ortega, abreuvé de confort matériel et sans aucune perspective historique, est un individu sans exigence morale, conformiste et égalitariste jusqu’à plus soif. Il a perdu toute indépendance d’esprit, n’appuyant ses idées que sur la force du nombre, ayant substitué l’horizontalité dans la prise de décisions et les jugements à toute idée de « verticalité ». Constat alarmiste d’une société européenne présentant tous les signes de déréliction, Ortega Y Gasset n’en oublie pas pour autant d’indiquer un chemin qui peut lui redonner le « panache d’antan : celui d’un libéralisme explorant une nouvelle voie, dont le but serait de former des individus indépendants et volontaires, loin des hommes vulgaires ne se raccrochant qu’à une « idolâtrie du social » et à l'« étatisation de la vie. »
A noter la présence en fin de livre d’un texte intitulé « Epilogue pour les Anglais », jusque-là resté confidentiel, qui apporte un éclairage intéressant à l’analyse de Ortega Y Gasset.
« Frederick Earl Exley (1929-1992) est à la fois unique et emblématique. Unique, car il habitait un univers étrange, et n’obéissait à aucune règle, excepté les siennes ; emblématique car, en écrivain américain typique, sa légende s’est faite sur un seul livre ». Très remarqué dès sa parution en 1968, ce livre est pour la première fois traduit en français. Sous titré « mémoires fictifs », il est pourtant très largement inspiré de la vie de Exley lui-même. Ainsi, la première scène débute dans un bar, dans lequel après avoir bu pendant plusieurs jours, le narrateur croit faire une crise cardiaque. A l’hôpital le médecin le rassure et lui conseille simplement d’arrêter l’alcool. Exley s’en moque et continue, le ton est donné. Il tombe alors dans un engrenage autodestructeur, fait de cuites et de rencontres bizarres. Il essaye de garder ses différents boulots, mais l’alcool est un trop gros problème. L’apothéose est son séjour en hôpital psychiatrique, où l’écrivain a séjourné, et où il aurait écrit une grande partie du livre.
La grande force de ce récit : mêler différents éléments dont la plupart ont été vécus, pour en faire un texte qui décrit de manière très directe le malaise de vivre, la difficulté à trouver sa place dans un monde qui n’en laisse pas beaucoup pour s’exprimer. Il y a évidemment du Bukowsky, dans les tribulations de ce looser magnifique. Nick Hornby, qui préface le livre, ne s’y est pas trompé, lui qui en est un des premiers fans.
Saluons ici le travail des éditions Monsieur Toussaint Louverture, qui avec des livres rares, un ou deux par an, présentent un travail remarquable tant sur le fond, la traduction, que sur la forme, avec un objet-livre très original.




