« Indignation » Philip Roth – éd Gallimard
Philip Roth abandonne dans ce vingt-neuvième roman les obsessions qui hantèrent ses derniers écrits : la vieillesse et son cortège de regrets et de maux. Au contraire nous sommes avec « Indignation » dans un roman d'apprentissage. 1952 : les Etats-Unis sont engagés dans le guerre en Corée du Sud. De plus en plus d'appelés rejoignent le front et le nombre de victimes américaines devient de plus en plus significatif. Marcus Messner a 19 ans, il est le fils unique d'un couple de la classe moyenne de commerçants du New Jersey. C'est un étudiant brillant, discipliné et ambitieux qui connaît parfaitement les risques encourus s'il devait rejoindre le contingent des jeunes appelés. Malgré une certaine harmonie familiale, il décide de prendre ses distances et s'inscrit dans une Université très conservatrice de l'Ohio. Il quitte Newark et découvre une Amérique repliée sur elle-même à laquelle il n'était nullement préparé. Ses convictions, ses audaces et son intransigeance de jeune adulte le conduiront à commettre des erreurs fatales pour son avenir. Philip Roth reprend dans ce roman son analyse de l'histoire américaine tout en y introduisant une intensité dramatique assez inédite.
« Corpus delicti » de Julie Zeh – éd Actes Sud
Julie Zeh, nouvelle star des lettres allemandes, qui, après nous avoir régalés avec deux romans de très haute tenue « L’ultime question », « La fille sans qualité », change de registre pour son quatrième roman traduit en français, puisqu’elle s’attaque au récit d’anticipation.
En 2057, l’Etat a instauré la « Méthode », programme exigeant de la part de la population contrôles et règles préventives, visant à établir le bien et la santé pour tous. Mia, jeune biologiste rendue inconsolable par la mort de son frère, manque à certains de ses devoirs « prophylactiques », ce qui lui vaut immédiatement de comparaître devant un juge.
Reprenant des thèmes déjà évoqués chez Huxley ou chez Orwell - violation de la sphère privée, rééducation de la population au nom du « Bien » -, Julie Zeh parvient pourtant à se démarquer de ces figures tutélaires, en mariant à une atmosphère anxiogène un humour réjouissant, refusant par là de donner une « teinte » définitive à son histoire, de trancher face à des questions dont la complexité laisse perplexe. Un signe certain de maturité pour une romancière qui n’en est qu’à ses débuts.
« La naissance d'un pont » Maylis de Kerangal - éd Verticales
Ce roman est l'histoire de la construction d'un pont quelque part dans une Californie imaginaire; une grande aventure humaine, dictée par les intérêts politiques locaux, et portée par une population d'ouvriers affamés venue vendre sa force de travail pour l'édification d'un ouvrage monumental. C'est un récit foisonnant dans lequel se croisent des vies réunies par cette même aventure technologique et humaine. C'est un défi contre l'histoire et la nature qui va réveiller les consciences et laisser aussi s'exprimer toutes formes de violences. L'auteur évoque les aspects techniques de cette construction, le béton, les machines... on croit cependant assister à l'édification d'une oeuvre sacrée, qui pourrait se situer au moyen-âge, au temps des cathédrales. C'est un roman passionnant, une entreprise ambitieuse et fort réussie.
« La femme qui tremble » Siri Hustvedt – éd Actes Sud
Ce livre sous-titré « une histoire de mes nerfs » annonce immédiatement la teneur du propos, un récit autobiographique. En 2005 alors qu'elle vient à peine de commencer à prononcer un discours en l'honneur de son père, Siri Hustvedt se met à trembler sans pouvoir maîtriser son corps. Ce récit raconte les démarches qu'elle entreprend pour aller à la rencontre de « cette femme qui tremble » et dont elle vient de découvrir l'existence. De longue date fascinée par les phénomènes liés aux désordres psychiques, elle s'engage dans une recherche rigoureuse et approfondie afin de cerner tout ce qui pourrait lui permettre de comprendre ce qui lui arrive. C'est une écriture très technique, très factuelle qui par moment se lit comme une enquête car elle raconte dans le moindre détails toutes ses démarches. Elle devient immédiatement bouleversante tant on saisit sa détermination à aborder sans détours tous les sujets afin de retrouver la maîtrise de son existence. C'est une écriture ambitieuse qui confirme le courage de cet auteur exigeant qui se lance là dans une présentation assez inédite des pathologies mentales.
« La vie est brève et le désir sans fin » Patrick Lapeyre – éd POL
Une femme, Nora, deux hommes, l'un réside à Paris, l'autre à Londres. Les chapitres suivent les allées et venues de cette jeune femme, puisque c'est elle qui donne le rythme. Etoile vibrante, elle veille à maintenir le désir chez ces deux êtres qui ont décidé de l'attendre chacun à leur tour. On ne peut éviter d'évoquer à chaque apparition de Nora, Jeanne Moreau dans « Jules et Jim », femme fantasque, mystérieuse, apparemment libre et légère dans son indétermination à préférer être avec l'un ou l'autre. Quand le désir pour l'un s'épuise, elle retourne vers l'autre sans se soucier du vide qu'elle occasionne à chacun de ses départs. Le personnage principal de ce récit n'est pas Nora mais Louis Blériot, il est le personnage original de ce roman. Il y a la femme magnifiée insaisissable et l'homme marié un peu lâche qui se laisse mener par le désir de l'autre sans jamais vraiment décider. Patrick Lapeyre décrit avec beaucoup de justesse et d'élégance cette indécision morale et physique qui donne un rythme assez saccadé à l'écriture, comme si toutes les phrases correspondaient à des questions non résolues et inlassablement posées. C'est un roman fondamentalement sérieux mais écrit avec un goût affirmé de la dérision.

Romans

« Apocalypse bébé » Virginie Despentes – éd Grasset
C'est un road movie entre Paris et Barcelone. Lucie recherche Valentine, l'adolescente fugueuse et s'adjoint les services de la Hyène, célébrité parisienne dans la communauté lesbienne et sorte de caïd à laquelle rien ne résiste. Cet étrange équipage va traverser les frontières géographiques et sociales. L'enquête devient prétexte à pourfendre avec sarcasme et acuité les excès de notre époque : consensus social, snobisme, gâtisme ambiant... Virginie Despentes n'oublie personne dans ce roman grinçant et puissant.
blocks_image
blocks_image
blocks_image
blocks_image
blocks_image
blocks_image